Vous aimez dessiner à partir d'un texte, ou lire des albums où les mots comptent ? David Prudhomme, l'auteur de Rébétiko, adapte Les Oliviers de Négus de Laurent Gaudé sans retirer un mot. Sa démarche n'a rien d'une recette : il écoute la musique du texte, puis place chaque coupure à l'instinct.
En bref
- Prudhomme adapte Les Oliviers de Négus de Laurent Gaudé en gardant tout le texte, une idée personnelle.
- Il coupe parfois une phrase d'une bulle à l'autre, puis ajuste le rythme avec Gaudé à partir de photocopies.
- Le déclencheur fut une lecture à voix haute par Sonia Déchamps, et sa sensibilité pour la musique des mots.
Le chiffre clé : 2, nouvelles proposées par Laurent Gaudé comme base possible pour une bande dessinée.
Une lecture à voix haute a lancé tout le projet
Tout part d'une lecture. David Prudhomme ne voulait pas d'adaptation et ne comptait pas lire la nouvelle de Laurent Gaudé. Sonia Déchamps, éditrice, lui demande alors s'il accepte qu'elle la lui lise à voix haute. Il accepte. Ensuite, impossible de dormir : les images arrivent aussitôt.
Le déclic tient à une scène précise. Des chèvres arrêtent la voiture du narrateur, et Gaudé écrit : « Un cadeau des collines. » Prudhomme se voit lui-même bloqué par des chèvres. Puis tout se met à résonner : des paysages, des rencontres, des lectures, des thèmes déjà traités dans ses livres, et une sensibilité pour la marginalité, pour celui qui est un peu à côté de la plaque dans son environnement.
À la fin de la lecture, il lance : « Mais c'est pour moi ! » Sonia Déchamps l'avait compris dès le départ.
Gaudé a trouvé Rébétiko avant de proposer ses nouvelles
Le chemin est presque une suite d'évidences. Sonia Déchamps découvre Laurent Gaudé au lycée, quand il remporte le Goncourt des lycéens avec La Mort du roi de Tsongor. Devenue éditrice, elle veut travailler avec des artistes venus d'autres univers que la bande dessinée. Gaudé en fait partie.
Il demande une liste de bandes dessinées à lire. Il revient avec une photo d'une pile de livres et ce mot : « J'emmène des devoirs de vacances. » Parmi ses lectures, une l'a particulièrement touché : Rébétiko. Il ignorait que David Prudhomme et Sonia Déchamps se connaissaient.
Gaudé ne se sent pas de signer un scénario. Il propose à la place deux nouvelles qui pourraient servir de base à une bande dessinée. L'une d'elles : Les Oliviers de Négus.
Ce qui attire Prudhomme tient en un mot : la musique. Chaque adaptation naît chez lui d'un amour du souffle des mots, du rythme, d'une adhésion profonde à la langue.
| Adaptation | Texte d'origine |
|---|---|
| Les Oliviers de Négus | Nouvelle de Laurent Gaudé |
| La Tour des miracles | Roman de Brassens |
| La Farce de Maître Pathelin | Texte classique |
Garder le texte entier ralentit la lecture, et c'est voulu
Prudhomme conserve l'intégralité de la nouvelle. L'idée est la sienne : Gaudé ne s'attendait pas du tout à ça. Pour lui, le dessin n'illustre pas, il accompagne.
Il rapproche sa démarche de celle de Guy Delisle sur L'Occupation des sols, de Jean Echenoz : un texte intégral, accompagné de dessins pour le ralentir et lui donner une autre scansion. Le résultat est pourtant très différent, précise Prudhomme. Lui propose une immersion par la couleur et la rythmique des cases.
« C'est un bain chaud qui petit à petit doit nous prendre et faire résonner les mots. »
David Prudhomme, interview sur ActuaBD
Sonia Déchamps résume le paradoxe : la mise en images donne plus d'importance aux mots. On lit moins vite, donc on a davantage le temps de s'imprégner de la langue.
Une phrase coupée au bon endroit change tout le rythme
Sur la planche, Prudhomme travaille l'architecture des phrases. Il lui arrive de finir un cartouche avant la fin de la phrase, qui se poursuit dans la case suivante. Il le faisait déjà dans beaucoup de ses bandes dessinées : couper le texte d'une bulle à l'autre.
Aucune règle n'est énoncée. Il parle d'un choix : à un moment, il sent qu'une coupure à tel endroit peut être intéressante.
Il a toutefois travaillé ce point avec Laurent Gaudé. Prudhomme livre d'abord une proposition de découpage. Un jeu de photocopies part chez l'auteur, qui revient avec quelques ajustements sur le rythme.
Prudhomme insiste sur ces retouches : des réglages fins, mais hyper importants, qui font tout le sel. L'interviewer évoque aussi Emmanuel Guibert et La Guerre d'Alan, où plusieurs cartouches dans une image rythment la parole d'Alan Cope. Prudhomme dit avoir pensé à lui pour une case de l'album.
Ce que vous pouvez en retenir pour votre propre crayon
L'entretien ne donne aucune méthode figée, et c'est sa leçon. Quelques gestes s'en dégagent pourtant, que vous pouvez tester dès ce soir.
- Faites-vous lire un texte à voix haute avant de dessiner : c'est ainsi que les images sont venues à Prudhomme.
- Notez ce qui résonne : un paysage, une rencontre, un thème déjà croisé dans vos carnets.
- Essayez de couper une phrase d'une case à l'autre, puis déplacez la coupure.
- Demandez un regard extérieur sur le rythme, sur de simples photocopies.
L'idée centrale reste la même : le dessin ralentit la lecture, et ce ralentissement donne du poids aux mots.
Vos questions
Quel texte David Prudhomme adapte-t-il ?
Il adapte Les Oliviers de Négus, une nouvelle de Laurent Gaudé. L'auteur avait proposé deux nouvelles pouvant servir de base à une bande dessinée, car il ne se sentait pas d'écrire un scénario.
Pourquoi garder l'intégralité du texte original ?
C'est une idée personnelle de Prudhomme, que Laurent Gaudé n'attendait pas. Comme on lit moins vite avec des images, on a davantage le temps de s'imprégner de la langue, explique Sonia Déchamps.
Laurent Gaudé a-t-il participé au découpage ?
Oui. Prudhomme a d'abord proposé un découpage, puis un jeu de photocopies a été envoyé à Gaudé. Il est revenu avec quelques ajustements sur le rythme, des petits réglages que Prudhomme juge essentiels.
Sources : actuabd.com.