Vous avez déjà ressenti ce vertige devant l'état du vivant, cette impression de ne rien pouvoir faire ? Catherine Meurisse, qui publie Le Clan de Walden, y répond par un geste simple : s'émerveiller. Pour elle, la joie devant un arbre ou un papillon devient une force, pas une fuite.
En bref
- Catherine Meurisse défend l'émerveillement devant le vivant : sans lui, dit-elle, il ne reste que le désespoir et l'impuissance.
- Les premières pages du Clan de Walden, en gouaches, encres et pastels secs, plongent dans un sous-bois avant l'aube, un an avant les planches.
- L'album finit sur cinq ou six planches muettes au même cadrage : le lecteur y devient un promeneur qui s'arrête.
Le chiffre clé : 5 ou 6, planches au même cadrage à la fin du Clan de Walden.
Face à la sidération, l'émerveillement évite le désespoir
Tout part d'une question posée à l'autrice : que vous inspire la parole de la philosophe Vinciane Despret ? Interrogée sur la façon de mobiliser les gens face à l'effondrement du vivant, celle-ci répondait qu'on tâtonne encore, et que les artistes et les écrivains peuvent aider. Elle parlait d'« une tâche urgente » : sortir de la sidération pour commencer à agir.
Catherine Meurisse reconnaît cette sidération. Sa réponse s'appuie sur un autre philosophe du vivant, Baptiste Morizot, qui avait écrit pendant la pandémie dans Le Monde sur le caractère politique de l'émerveillement.
Son raisonnement tient en peu de mots. Si nous ne savons plus nous émerveiller devant la nature, il ne reste que le désespoir et l'impuissance. Elle précise d'ailleurs qu'elle préférerait dire « le vivant », car le mot « nature » suggère encore une séparation entre nature et culture, entre humain et non humain.
La joie devient une force, pas une contemplation stérile
S'émerveiller, explique l'autrice, procure de la joie. Et cela n'a rien de réservé à quelques initiés : tout le monde peut le vivre. Elle cite la joie face à un arbre que l'on trouve beau, devant un papillon magnifique, devant un animal qui joue avec un autre animal, devant l'océan.
Elle en tire une conséquence directe pour vous comme pour elle : « Si nous retrouvons cette joie-là, elle devient une force qui peut nous pousser à agir. » Autrement dit, le ressenti n'est pas un luxe. C'est le point de départ.
Elle écarte aussitôt le malentendu. Il ne s'agit pas, dit-elle, d'une contemplation stérile ni d'une pratique individualiste, mais d'un projet politique. Le titre de l'entretien prend ici tout son sens.
Les scientifiques aussi ont des affects, et c'est utile
Catherine Meurisse relève un autre point dans les propos de Vinciane Despret : la question des affects. Pendant très longtemps, souligne-t-elle, les scientifiques ont masqué les leurs au nom de l'objectivité. Aujourd'hui, certains assument leur sensibilité, ou du moins ne s'interdisent plus de l'exprimer. Elle en rit : on découvre que les scientifiques sont des humains sensibles.
Blague mise à part, elle y voit un mélange précieux, celui du scientifique et du sensible, pour mieux appréhender le vivant. Elle convoque la romancière et essayiste scientifique anglaise Helen Macdonald :
« C'est important de chiffrer la disparition des passereaux ou des rouges-gorges, mais c'est tout aussi important de dire à quel point ces oiseaux vont nous manquer. »
Helen Macdonald, citée par Catherine Meurisse
L'autrice prolonge l'idée avec des images concrètes : ne plus entendre le vent dans les feuilles d'un arbre coupé, le ruisseau à sec, le chant d'un passereau disparu. Oui, dit-elle, cela va nous manquer.
Les peintres prêtent leurs lunettes pour regarder le paysage
Vinciane Despret évoque le rôle des artistes. Pour Catherine Meurisse, il est très personnel. Dans son livre Les Grands Espaces, elle montre que son rapport au vivant vient d'une enfance au contact de la nature, mais aussi de sa rencontre avec les peintres qui l'ont représentée : Corot, Fragonard, Watteau, Poussin. Elle y écrit que c'est la nature rêvée par les peintres du Louvre qui l'inspirait.
Elle compare chacun d'eux à une paire de lunettes particulière, prêtée le temps d'une observation. Enfant, comme aujourd'hui, elle a besoin de deux paysages : le réel, avec ses odeurs et sa musique, et celui des artistes. Ses références vont d'un bas-relief antique représentant une feuille d'acanthe aux fusains de David Hockney, en passant par Rousseau ou Corot.
Cette traduction du monde sensible, dit-elle, est comme « un poumon supplémentaire » dans son bagage. Pour vous qui dessinez, l'idée est simple : regarder un paysage réel et regarder comment d'autres l'ont dessiné, les deux se nourrissent.
Dans Le Clan de Walden, on entre d'abord dans la matière
L'album s'ouvre sur une série de doubles pages qui plongent dans des paysages, parfois sans les bords blancs, si bien qu'on n'entre que progressivement dans les codes de la bande dessinée. Ces pages ont été réalisées un an avant que l'autrice commence les planches. Elle ne savait pas encore ce qu'elle raconterait, mais pressentait qu'il fallait commencer par une immersion dans la nature, en écho à la citation du Journal de Thoreau placée en ouverture.
| Partie de l'album | Ce que dit l'autrice |
|---|---|
| Doubles pages d'ouverture | Gouaches, encres et pastels secs, format un peu plus grand, sous-bois dans la pénombre, fougères encore dans l'obscurité |
| Planches de bande dessinée | Techniques différentes de celles des premières pages |
| Fin de l'album | Grandes images muettes, même cadrage pendant cinq ou six planches |
Elle aime ici le geste, et les questions de forme que ces techniques font naître. Pour elle, ce début est aussi un prétexte pour réapprendre à dessiner, voir où elle en est en peinture et plonger les mains dans la matière. Elle cite Francis Bacon : « La matière c'est la vie. » Elle commence donc par mettre les mains dans le vivant, puis le raconte.
À la fin, elle place le lecteur dans la position du promeneur : il s'arrête, et le cadrage reste le même pendant cinq ou six planches.
Vos questions
Pourquoi Catherine Meurisse parle-t-elle de l'émerveillement comme d'un acte politique ?
Pour elle, si nous ne savons plus nous émerveiller devant le vivant, il ne reste que le désespoir et l'impuissance. À l'inverse, la joie ressentie devient une force qui peut pousser à agir. Elle précise que ce n'est ni une contemplation stérile ni une pratique individualiste.
Avec quelles techniques les premières pages du Clan de Walden ont-elles été réalisées ?
Elle a utilisé des gouaches, des encres et des pastels secs, dans un format un peu plus grand que le reste de l'album. Ces pages ont été faites un an avant les planches de bande dessinée. Elle y voyait un moyen de réapprendre à dessiner et de plonger les mains dans la matière.
Que trouve-t-on à la fin de l'album ?
L'album se termine sur de grandes images muettes. Le cadrage reste identique pendant cinq ou six planches, et le lecteur se retrouve dans la position du promeneur qui s'arrête.
Sources : actuabd.com.