Vous le sentez déjà en ouvrant un album : certains héros semblent venir d'un autre temps. Dans Le Dernier Pilote, publié chez Astrolabe, Sean Murphy met en scène un Américain qui a tout perdu mais aime encore son pays. L'auteur explique pourquoi, entre voitures, cinéma des années 1970 et révolte.
En bref
- Sean Murphy a voulu une sortie française du Dernier Pilote avant l'américaine, pour contenter son ami François Hercouët.
- Le livre rappelle Sugarland Express et Vanishing Point, deux films des années 1970, époque où la culture automobile explosait.
- Clutch, héros amérindien qui a tout perdu, aime pourtant son pays et appelle son équipe Real American Racing.
Le chiffre clé : six ou sept, visites en France de Sean Murphy, qui est moitié français, moitié irlandais.
Un livre pensé d'abord pour la France, avant les États-Unis
Sean Murphy ne débarque pas chez Astrolabe par hasard. Il a travaillé avec Dargaud et Urban Comics pendant une quinzaine d'années, et il connaît François Hercouët et son équipe depuis longtemps. Il est venu en France six ou sept fois, croit-il, et ses livres s'y vendent très bien. Il avoue ne pas savoir exactement pourquoi.
Il avance une piste, en riant : les Français aiment se moquer un peu de l'Amérique et de la folie qui peut y régner en ce moment. Il ajoute qu'ils aiment aussi l'idée de révolution. Lui-même est moitié français, moitié irlandais, et dit s'être toujours senti bien accueilli ici.
Pour Le Dernier Pilote, il voulait créer une nouvelle propriété intellectuelle, une idée pensée spécifiquement pour la France. Il voulait aussi offrir à son ami François ce que celui-ci avait toujours souhaité : que les Français publient le livre en premier, avant sa sortie aux États-Unis.
Le pari lui semblait sûr. Un livre sur les voitures et la révolte, c'est selon lui un mélange auquel le public français est particulièrement réceptif. Les Américains, eux, préfèrent généralement les super-héros. Il n'était donc pas inquiet pour la France, un peu moins sûr pour son pays. Mais là-bas aussi, dit-il, le livre semble fonctionner, d'autant qu'il n'existe pas énormément de comics consacrés à l'automobile.
Un dessinateur qui commence ses livres par la voiture
D'où vient cette passion ? Du garage familial, à l'en croire : son père avait une Porsche. Enfant, il jouait avec des Hot Wheels, des Transformers, des GoBots. Et il aimait le défi que représentent les roues, une partie difficile à dessiner.
Personne aux États-Unis ne s'intéressait vraiment aux voitures comme lui, et c'est ce qui lui plaisait. Même quand une page ne montrait que des personnages en train de parler, il glissait une voiture quelque part en arrière-plan, parce qu'il trouvait ça plus intéressant. Il est devenu « le gars des voitures » dans les comics, ou « le gars des motos ». Il a dessiné des Batmobiles et même travaillé avec Pininfarina, l'entreprise italienne qui collabore notamment avec Ferrari. Cela le rend très heureux.
| Univers | Véhicule |
|---|---|
| Off Road | Des Jeep |
| Batman | Des Batmobiles |
| Tokyo Ghost | Une moto |
Sa méthode tient en une phrase. Quand il démarre un nouveau livre, il réfléchit souvent d'abord à la voiture. Il en rit lui-même, mais cela l'oblige ensuite à trouver une manière créative de construire l'histoire autour d'elle. Si vous dessinez, l'idée se teste facilement : choisissez un objet qui vous plaît, puis bâtissez la scène autour.
Les années 1970, quand le cheval devient une Mustang
Les critiques repèrent dans Le Dernier Pilote l'influence de Sugarland Express et de Vanishing Point. Murphy explique ce qui le fascine dans cette décennie : beaucoup de films à petit budget, et en parallèle une culture automobile en pleine explosion. Spielberg et George Lucas s'intéressaient alors à de nouvelles techniques de tournage, dérivées de la Nouvelle Vague française.
Ces techniques permettaient notamment de fixer des caméras sur les véhicules. Avant cela, il y avait les chevaux, les cow-boys et les westerns. Il résume le glissement ainsi :
« Dans les années 1970, le cheval devenait la Mustang. » Sean Murphy, dans un entretien à ActuaBD
Pour lui, c'était une sorte de western automobile : un homme dans sa voiture, comme auparavant un homme sur son cheval. Et c'était avant la CGI. Tout devait être réellement tourné, ce qui rendait l'ensemble dangereux, brut, physique. Beaucoup de ces histoires n'étaient pas forcément très bonnes, nuance-t-il, mais l'action avait quelque chose de très fort.
Il rappelle aussi que cette époque précède la crise pétrolière. Les grosses muscle cars américaines ont ensuite commencé à disparaître, au profit de voitures japonaises plus petites. Il juge que cela a beaucoup plus de sens face à la situation écologique actuelle, lui qui se dit écologiste convaincu. Mais leur disparition l'a rendu triste. D'où son envie d'un personnage qui semble appartenir à une époque révolue, plongé dans un monde dominé par la technologie.
Clutch, un Américain qui a tout perdu mais aime encore son pays
Le héros du livre s'appelle Clutch. Il est amérindien et il a tout perdu. Pourtant, il a grandi avec une certaine vision de l'Amérique : la liberté, sa tradition, les voitures, la course. Il aime profondément ce pays, même s'il a de bonnes raisons d'être en colère contre lui. Il se considère comme un véritable Américain, et c'est pour cela qu'il baptise son équipe « Real American Racing ».
Autour de lui, c'est l'inverse. Tout le monde commence à ne plus aimer l'Amérique et à ne plus se supporter. Chacun pense savoir ce que le pays devrait être, alors que personne ne semble plus s'écouter ni se voir. Clutch n'essaie pas nécessairement d'être politique. Mais son combat pousse les autres personnages à regarder ce qui se passe autour d'eux, et, sans le chercher, il finit par déclencher une révolution.
Pour construire ce personnage, Murphy affirme avoir mené des recherches énormes. Il précise ne pas être un expert et dit qu'il serait heureux d'être corrigé par un Amérindien sur certains points. Il a lu beaucoup de livres, notamment sur Custer, et pris contact avec une communauté Mohegan pour lui parler de ses idées.
La phrase qui donne son titre à l'entretien, « Je veux vivre dans un monde où l'on peut se pardonner », se lit alors comme un écho possible : un homme en colère légitime qui continue d'aimer, dans un pays où l'on ne s'écoute plus.
Vos questions
Pourquoi Le Dernier Pilote sort-il d'abord en France ?
Sean Murphy voulait créer une idée spécifiquement pour la France. Il tenait aussi à offrir à son ami François Hercouët ce qu'il avait toujours voulu : une publication française avant la sortie américaine.
Quels films ont inspiré Le Dernier Pilote ?
Deux influences cinématographiques sont citées : Sugarland Express et Vanishing Point. Murphy évoque plus largement le cinéma des années 1970, avec Spielberg et George Lucas, et ses tournages réels, sans CGI, caméras fixées sur les véhicules.
Qui est Clutch, le héros du livre ?
Clutch est un Américain amérindien qui a tout perdu mais aime profondément son pays. Il appelle son équipe « Real American Racing ». Sans le chercher, son combat finit par déclencher une révolution.
Sources : actuabd.com.